L'Autre Afrique

An Essay by Patrice Nganang
May 2008






L'AUTRE AFRIQUE
an essay by Patrice Nganang



Il est quelques publications récentes dans la scène des magazines 'panafricains' de Paris dont la venue au monde aura soulevé un geste d'enthousiasme, et dont la mort aura laissé un vide jusque là difficilement comblé. Le bimensuel L'Autre Afrique, mort après trois années d'existence seulement, est certainement de ceux-là. Il avait a priori tout pour réussir, mais son futur n'en était pas moins plombé. Créé avec les espoirs démocratiques nés des mouvements des années de braise, en 1990, dans le courant d'une explosion positive de l'espace public en Afrique ; fondé par Jean-Baptiste Placca, un ancien journaliste de Jeune Afrique, le magazine doyen dans le domaine de la presse panafricaine basée à Paris; fondé sur une piste d'indépendance critique tracée bien avant par Afrique-Asie, L'Autre Afrique se voulait la plate-forme d'une Afrique différente et qui s'invente : 'je me suis dit qu'il y avait nécessité de faire un journal qui propose aux Africains une lecture différente des réalités du continent, qui montre que ce continent, en dépit de tout ce qu'on peut déplorer, avait aussi des ressorts et des ressources. On sait que les amis de l'Afrique, notamment certains médias, avaient plutôt mis toute leur énergie à parler de ceux qui déshonoraient ce continent plutôt que de ceux qui essayaient de le construire,' ainsi parlait Jean-Baptiste Placca, dans une interview à Africultures. Ici entendons 'différente' d'abord comme étant de la 'nouvelle gauche', dans la mesure où cette désignation, 'gauche' faisait encore sens autant dans l'analyse de la politique africaine, que dans celle de la politique internationale d'après la chute du bloc communiste. Peut-être est-ce l'incertitude même du mot 'gauche' en 1990, qui aura donné un coup de couteau dans le dos de l'idée et de la vision d'une Afrique autre dont il fallait suivre le soubresaut au quotidien ? La question demeure cependant valable, car la disparition du parapluie idéologique qui rendait logique l'existence d'une Afrique autre que celle qui se vit à partir de Paris, ne pouvait pas ne pas avoir des conséquences pratiques.

D'emblée pourtant L'Autre Afrique se voulait surtout la présentation de cette Afrique au quotidien qui vue de Paris, est passée sous silence, pas seulement par les 'medias panafricains', mais surtout par les medias français de grande surface, et beaucoup de fois aussi par ceux de la 'gauche classique' tel Libération ou L'Humanité. Sans vouloir se limiter à donner la vision plutôt plate d'une 'Afrique positive' opposée à cette 'négative' que véhiculent sans y trop réfléchir les medias tel Le Monde, Le Figaro, cette Afrique des guerres et de la famine ('l'Afrique de toutes les calamités que l'on connaît, dictatures, maladies, sida, corruption, guerres civiles et tout le reste', selon les mots si justes de Placca), la plateforme du magazine L'Autre Afrique était née d'un constat primordial qui n'est au fond surprenant que pour ceux qui regardent l'évolution de la politique africaine francophone ailleurs que de Paris : le consensus tacite de la majorité des medias d'expression française quand ils sont basés dans la capitale française, et le plus souvent d'ailleurs, leur connivence d'analyse, avec la politique africaine de l'Etat français. Une banalité qui en son temps avait déjà scandalisé l'écrivain Mongo Beti, surtout pour ce qui concernait le traitement du génocide bamiléké de 1956-1970, et l'avait poussé à écrire Main basse sur le Cameroun : Autopsie d'une décolonisation, puis ensuite à fonder Peuples noirs, Peuples Africains, revue dans le sillon duquel la ligne éditoriale d'abord d'Afrique Asie, puis celle du bimensuel de Jean-Baptiste Placca s'inscrivait, la verve idéologique de l'auteur camerounais en moins. Une banalité, oui, qui au fils des crises en Cote d'ivoire et au Tchad aujourd'hui, montrent combien les diverses résonnances de voix africaines, quand elles sont émises à partir de Paris, sont écrasées dans un monologue infâme, et donc, avaient besoin d'un canal d'expression puissant.

Mais il y a plus, et ici la naissance de L'Autre Afrique à partir d'Abidjan est tout un symbole. C'est que plus encore aujourd'hui qu'hier, l'Afrique francophone se singularise par une revendication véhémente de son exception (fille, elle, de 'l'exception française'), qui est en réalité soumission dans le fond à l'ordre de Paris. Si durant les années 1960, cette revendication de l'exception francophone avait fait les pays africains d'expression française faire bloc bien des fois, par exemple contre le projet d'indépendance immédiate de Sékou Touré ; puis pour défaire le rêve panafricain de Nkrumah lors de la construction de l'OUA ; en 2003, elle aura sécurisé les voix francophones derrière Paris contre les violences belliqueuses américains lors du conflit irakien, continuant une profonde tradition d'antiaméricanisme qui se lit jusque dans des textes aussi fameux que le Discours sur le colonialisme d'Aime Césaire, mais bien de fois sur le continent même, se transforme bêtement en bloc politique anti-anglophone. C'est qu'il faut le dire ici : l'Afrique francophone, après la chute du bloc soviétique, est devenue la dernière serre de dictateurs sur la planète, elle qui présente sur ses allées aujourd'hui, du potentat à la tenure au pouvoir la plus longue sur la terre, Omar Bongo du Gabon qui fête aujourd'hui ses plus de quarante ans au pouvoir, à la première succession héréditaire au pouvoir sur le continent africain, Faure Gnassingbé, qui au Togo fut mis sur le siège de son père, mort, lui, après trente-neuf ans de pouvoir. Que ce visage d'exceptionnelle violence ne soit possible que par une relation d'intimité bien unique, qui relie les pays francophones à Paris est évident, 20.000 soldats français étant encore stationnés sur le continent, sans mandat de l'ONU, selon des 'accords de défense' secrets datant parfois de la coloniale, et tous les pays francophones étant encore tributaires du trésor français qui valorise leur monnaie, le Franc CFA. Le scandale est ici que cette structure violente nourrit l'espace de la presse africaine de Paris, beaucoup de journaux tel Jeune Afrique, Africa international, etc., ne survivant surtout que de subsides de dictateurs francophones. Or, selon Placca : 'il y a aussi une Afrique qui est sérieuse, qui fait des choses constructives, avec des gens qui sont parfois anonymes, pas seulement des politiques, et qui sont plus utiles à leur société que n'importe quel dictateur devenu coffre-fort ambulant. L'Autre Afrique, pour moi, sera plutôt ce maraîcher qui a un jardin aux environs de Kinshasa et qui fournit tout un marché tous les jours.' On ne pouvait être plus radical.

Comparer l'Afrique francophone au défunt bloc communiste comme je le fais, n'est pas seulement une manière personnelle de prédire la fin de partie que je lui souhaite. C'est que la comparaison est tout à fait valable, le soutien français aux dictatures africaines n'ayant pas seulement rendu impossible la mise en branle d'alternatives politiques sur le continent, bref, la fabrication d'une autre Afrique ; il aura aussi donné un parapluie protectif à certains des parrains des guerres civiles les plus meurtrières du continent, Charles Taylor du Liberia, Blaise Compaoré du Burkina Faso, et même soutenu des dictateurs les plus cruels tels les sanguinaires Eyadema du Togo ou Sani Abacha du Nigéria, sans parler de Bokassa du Centrafrique. La France aura d'ailleurs bien des fois flirté avec de nombreux génocides : au Cameroun, certes, mais aussi au Nigeria en 1967-1970, et bien plus récemment, au Rwanda en 1994. N'est-ce pas cette impossible alternative dans le cœur de la francophonie, dans le coeur de Paris donc, qui rendait une publication tel L'Autre Afrique quasiment impossible ? C'est que dans le suffocant de l'espace francophone, L'Autre Afrique était condamné à mort, et ce, dès sa naissance. Dans son titre. Il aura été tout simplement impossible au magazine, alternatif dans sa vision, de survivre dans un espace de la publication panafricaine à Paris qui sert de bouche à la violente pieuvre francophone. Sa vision simple d'une Afrique autre aura été philosophiquement asphyxiée dans une scène publique panafricaine qui de Paris, presque jamais ne navigue à contre-courant de la politique de l'exception française, et donc, francophone. Il est ainsi peu surprenant que certains des journalistes qui auront exercé leur plume dans les pages de ce magazine se soient retrouvés, jetés dans le conflit ivoirien, par exemple, opposés à l'avancée violente des chars de France sur des citoyens africains à Abidjan en novembre 2004, découvrant sur le chaud cela que signifie le journalisme militant. Il est tout aussi peu surprenant que certains autres auront tout simplement redécouvert dans les 'agoras', 'parlements', et dans les 'Sorbonnes', ces espaces dans lesquels une autre Afrique s'exprime au jour le jour sur le continent, la voix d'un contient qui s'invente, même si à Paris ces inventions dans le quotidien peinent à trouver un écho. Ce sera pourtant l'explosion d'internet qui rendra la présence effective, pour chaque citoyen d'expression française du continent africain, la possibilité d'une vision continentale, panafricaine et donc aussi internationale, bref, d'une autre Afrique, par-delà Paris.




COMMENTS


your comment:

your name:

your email:

Please validate: